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Avec Fraternité, conte fantastique, créé le 6 juillet à La Fabrica, Caroline Guiela Nguyen signe une pièce d’une puissance rare sur les liens entre les êtres, ciment indispensable à la nature humaine. L’un des temps forts du Festival d’Avignon. du 23 au 26 novembre à Grenoble

Ils sont une poignée de naufragés immobiles sur une planète ralentie par le poids de leur peine. Cinq ans plus tôt, en 2021, lors d’une éclipse de soleil, la moitié de l’humanité s’est mystérieusement volatilisée. Il n’est pas un homme, pas une femme qui n’ait perdu un être cher. Ismène, Sébastien, Candice, Ceylian et leurs compagnons d’infortune se retrouvent, travailleurs ou bénéficiaires, dans un « centre de soin et de consolation » fondé après la catastrophe. Quand la cage de scène s’éclaire, nous les surprenons en pleine effervescence derrière la transparence du rideau. Puis le voile s’écarte, invitant le public à entrer de plain-pied dans ce lieu et dans l’histoire en cours.

Ce jour-là, les protagonistes inaugurent un nouvel équipement : une cabine pour enregistrer des messages destinés aux « absents ». Un isoloir, abri de tous les chagrins et des dernières lueurs d’espoir, où l’on pénétrera, tout au long de la pièce, par un sobre dispositif vidéo.

La première partie de ce spectacle fleuve, d’une durée totale de 3 h 30, ne montre rien d’autre que la vie quotidienne de ce centre, un temps long et nécessaire où l’on s’imprègne des récits de chacun. Leurs cris déchirants ne disent rien d’autre que « j’ai mal ». Dans l’expression de cette insoutenable douleur, ils trouvent toujours une épaule, des bras, des mots qui les empêchent de sombrer.

Que leur reste-t-il sinon cette fraternité offerte sans condition malgré les coups de sang, les errements et les différences ? Les douze personnages, par leurs origines, leurs âges, leurs tempéraments, forment un concentré de l’humanité dans toute sa diversité et ce qui l’unit : cet attachement viscéral à la famille, le petit monde intime qui donne à chacun le tempo de sa vie.

Avec Fraternité, conte fantastique, Caroline Guiela Nguyen s’impose comme une autrice à la densité exceptionnelle. Elle utilise la fiction pour disséquer en profondeur des thèmes universels : la puissance des liens par-delà l’absence et le temps, l’amour, la mémoire, ce fil invisible entre les hommes, cette fraternité qui pourrait assurer leur salut. Puis cette question, qui émerge dans la deuxième partie : à quelles extrémités consentirions-nous pour serrer une dernière fois, même un fragment de seconde, son enfant, son époux, contre soi ?

À travers cette histoire transpirent des drames bien actuels, ceux, en particulier, de ces familles éclatées sur les routes de l’exil, dont les membres restent parfois des années sans nouvelles les uns des autres. Leurs destins, en filigrane, comme ceux des personnes qui, inlassablement, tentent de leur porter secours, ont assurément inspiré la plume de Caroline Guiela Nguyen. Pour la préparation de la pièce, elle et l’équipe pluridisciplinaire de sa compagnie Les Hommes approximatifs ont passé plusieurs semaines en immersion dans des lieux symboliques d’une idée de la fraternité, comme le bureau de rétablissement des liens familiaux de la Croix-Rouge.

Cependant, Fraternité, conte fantastique demeure bien une œuvre d’imagination et c’est bien ce qui en constitue la force. Sans chercher à livrer un quelconque témoignage, elle nous met en présence de sentiments et de valeurs aux fondements de la nature humaine. Cette puissance repose en partie sur la formidable troupe d’acteurs réunie par la metteuse en scène, âgés de 21 à 82 ans, provenant d’horizons multiples. Grâce à un colossal travail d’écriture, elle a taillé sur mesure des dialogues pour chacun des interprètes dans leur propre langue – français, arabe, tamoul, anglais, vietnamien – et celle des autres dans un formidable tissage d’accents et de sonorité, où la traduction aussi est affaire de fraternité.

Parfois, un ange passe parmi eux : un magnifique contre-ténor, de blanc vêtu. Son apparition, la musique et le décor participent de la richesse de cette expérience théâtrale. Dans la boîte noire de la Fabrica, le présent n’a plus cours et le spectateur est littéralement transporté au cœur du conte dans une avalanche d’émotions. On rit, avec une immense tendresse, on frissonne – le slam de Candice avant l’entracte ! – et on pleure, inévitablement. Enfin, on se laisse envelopper par la poésie – une leçon en soi – de ces cœurs humains qui, par leur pulsation, régissent la course de l’univers.

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